III. Saint-Nazaire, année 2017 : transformation en profondeur de la place du Commando, au profit d’intérêts commerciaux

Le démantèlement systématique de la place du Commando est l'aboutissement d'un projet préparé depuis plusieurs années par la municipalité de Saint-Nazaire. Les intérêts commerciaux et politiques ont pris le pas sur le devoir de mémoire. Retour sur une transformation menée tambour battant ces dernières années.

C'est en 2015 que le voile a été levé sur la transformation de la place du Commando. Ce projet s'inscrivait alors dans le cadre de la troisième tranche des travaux opérés sur le front de mer, entamé à partir de 2005, et qui ont abouti à bétonner ce lieu de promenade et à y raser de nombreux arbres. L'objectif affiché  consistait à créer "un lieu de détente, de rencontre et de farniente" sur la place du Commando, sans aucun lien avec la vocation mémorielle du lieu.

Cependant, le monument commémoratif de l'opération "Chariot", le fameux menhir érigé en 1947, faisait partie du projet et était bien en vue sur les images diffusées par la municipalité. Il ne s'agissait donc pas d'une remise en question totale.

Le projet initial pour la nouvelle place du Commando préservait le monument mémoriel, que l'on voit à la gauche de l'image (photo : Ville de Saint-Nazaire)

Les travaux de préparation ont commencé en octobre 2015. Les aménagements du front de mer ont été démantelés, les surfaces fleuries dévastées et aplanies, les arbres abattus. Rien ne devait s'opposer à la création d'une vaste surface en dur, condition apparemment indispensable pour la détente et la rencontre, alors que la place du Commando était un lieu de passage apprécié des Nazairiens depuis plusieurs générations.

En décembre 2016, la version finale du projet de transformation a été rendue publique. Surprise : deux bâtiments commerciaux supplémentaires ont été annoncés, prévus pour être construits  dans la pinède. Toutefois, la dimension commémorative de la place devait être préservée : "les monuments aux morts [seront] légèrement déplacés pour être regroupés au même endroit et permettre la tenue des cérémonies commémoratives", écrivaient alors les autorités municipales sur leur site. En réalité, c'est parce qu'il aurait gêné la vue sur la mer que le menhir devait être déplacé, parce que les monuments étaient déjà regroupés en un ensemble cohérent, propice aux cérémonies.

Plusieurs habitants ont tenté de s'opposer à cette nouvelle version du projet, au début de l'année 2017, notamment parce que leur vue serait bouchée par la construction des restaurants nouvellement prévus.

Le projet de la place du Commando rendu public en décembre 2016, avec le menhir déplacé, et 2 restaurants supplémentaires (photo : Ville de Saint-Nazaire)

Cette réaction a suscité la colère du maire, car la transformation de la place du Commando devait changer l'image de la ville et de la hisser au rang "d'une cité balnéaire, agréable à vivre et à visiter."Comme le projet de transformation aurait pu être retardé de 2 à 3 ans, l'équipe municipale a finalement choisi de traiter avec les habitants, malgré sa volonté initiale de ne rien changer au projet. Un accord a donc été trouvé avec la dizaine de riverains qui s'étaient manifestés, et qui ont renoncé à contester le permis de construire, en échange d'une diminution en hauteur d'un restaurant et de sa rotation d'un quart de tour.

Les autorités de Saint-Nazaire ont procédé en parallèle à une autre modification du projet, bien plus importante, sans aucune concertation et dans une grande discrétion : elles ont décidé  de démanteler l'ensemble des monuments commémoratifs de l'opération "Chariot" et de les disperser, et ainsi de dénaturer le sens même de la place du Commando. Le souvenir de l'Histoire n'a pas pesé lourd face aux intérêts commerciaux et face aux positions idéologiques.

Le déplacement des monuments a choqué et déçu de nombreux Nazairiens comme de nombreux Britanniques. La presse quotidienne locale s'est bien gardée d'en parler, en mars 2017, à l'occasion de la commémoration des 75 ans du raid, et a présenté cet éparpillement sans esprit critique.

Le projet final de la place du Commando - l'image de synthèse est la même, mis à part le fait que le menhir à disparu ! (photo : Ville de Saint-Nazaire)

Cette presse a même entièrement suivi la ligne des autorités municipales, allant jusqu'à publier une photo de militaires britanniques "satisfaits" du nouveau site du menhir. Mais des organes de presse plus indépendants ont souligné que le manque d'intérêt de la mairie pour le souvenir de l'opération, et le fait de remiser le menhir à l'écart des passants, faisaient polémique. Le déplacement de la cérémonie, en raison des travaux en cours place du Commando, a ainsi souligné la fin d'une époque, d'un lieu de mémoire, avec l'ensemble des monuments commémoratifs donnant tout son sens à cette place.

Cette transformation radicale a suscité des contestations également pour des motifs écologiques : en avril 2017, une cinquantaine d'habitants condamnant la construction des restaurants sur le rivage ont demandé la protection d'un espace dédié aux pique-niques et aux loisirs. Une pétition en ligne a été lancée, et a récolté un peu plus de 700 signatures ; elle demandait au maire de préserver le front de mer, de renoncer à la construction de "deux autres bâtiments commerciaux défigurant le rivage", en expliquant que l'offre existante était déjà suffisante. Cette pétition n'a pas eu le moindre impact sur le projet, qui s'est poursuivi sans modification.

Cette accusation de saccager un espace de détente ne pouvait cependant rester sans réponse. Deux mois plus tard, toujours fidèle et désireuse de présenter les travaux sous un jour positif, la presse locale a annoncé la construction d'une grande table de pique-nique sous les pins parasols. Impossible dès lors de choisir librement son emplacement...

La pétition lancée en avril 2017 contre le bétonnage du littoral n'a pas été écoutée par le maire (capture d'écran du site)

La place du Commando nouvelle formule avait déjà pris sa forme de grande esplanade en pierre, et l'ajout de brumisateurs ne faisait pas oublier les arbres qui, jadis, donnaient une fraîcheur naturelle. Les projets ambitieux de la municipalité se sont d'ailleurs heurtés, à l'été 2017, à une autre réalité : l'insécurité croissante qui ronge la ville de Saint-Nazaire et les actes toujours plus visibles de délinquance et de criminalité. Quelques semaines à peine après leur installation, les "parasols solaires" installés sur la plage devant la place, et prévus pour permettre aux touristes comme aux habitants de recharger leurs appareils portables, ont été saccagés et retirés pour être réparés. Les travaux ont repris à la rentrée, avec l'annonce de la commercialisation de la place, c'est-à-dire la signature de contrats pour l'exploitation des établissements de restauration prévus.

Un autre problème est survenu durant le deuxième semestre 2017 : l'ensablement des marches menant de la place à la plage, et celui de la place elle-même. Avant les grands travaux menés à marche forcée depuis plus de 10 ans, le front de mer était longé par un petit muret en pierre, suffisamment bas pour permettre de s'y asseoir librement, et suffisamment haut pour empêcher l'ensablement du chemin bordé d'arbres que fréquentaient les promeneurs et les habitants du quartier. L'ouverture sur la mer voulue par l'équipe municipale a mis au rebut cette protection, et imposé la recherche de solutions nouvelles (barrière anti-sable) à un problème créé de toutes pièces.

Au terme de l'année 2017, la presse locale tirait un bilan positif des travaux et parlait de "cette place du Commando tant attendue". Les problèmes et les contestations n'étaient mentionnés que succinctement. La destruction du lieu de mémoire, la mise au rencart de l'Histoire ne faisaient pas une ligne.

Une barrière anti-sable composée d'un filet et de pieux en bois a été testée par la municipalité en novembre 2017 (photo Ouest-France)

Les huitres iodées et les parasols à clef USB sont plus rentables que le souvenir des commandos britanniques !